Actes de la réunion de travail de l’AGAUREPS-Prométhée du 21 avril 2008
Quelle feuille de route pour la gauche républicaine et sociale ?
Sommaire
▲ Introduction page 2
● Un constat de carence
● De profonds décalages
● Le postulat des trois gauches
I/ Les contenus page 4
● La marque de l’identité singulière de la gauche républicaine et sociale
● L’exigence républicaine
● L’ambition de transformation sociale
● Pour la reconquête d’une hégémonie culturelle
II/ Les structures page 7
● La nécessité de structures adaptées à l’enjeu
● La nature des structures
● L’arc et le centre de gravité
● Rythme articulation de la construction
● L’actualité des précédents historiques
III/ Les alliances page 13
● Les alliances jouent un rôle de clarification
● Pour des alliances à gauche et de gauche
● L’amplitude du rassemblement
● Bipolarisation, bipartisme et diversité
IV/ Les bases sociologiques page 17
● Les bases électorales
● Les bases militantes
▲ Conclusion page 22
▲ Un constat de carence
Un double constat s’impose en préalable et doit nous servir de point de départ à toute réflexion. Il concerne d’abord l’état de la gauche dans son ensemble. En dépit d’illusions trompeuses que des résultats indiscutablement favorables obtenus aux dernières élections de mars 2008 peuvent entretenir, elle est depuis plusieurs années régulièrement vaincue aux scrutins nationaux et ne semble pas en capacité d’exercer des responsabilités gouvernementales dans le sens qu’on est en droit d’attendre de la part d’une gauche fidèle à son rôle historique de transformation profonde des structures. De son côté, la gauche républicaine et sociale, que nous pouvons nous contenter de présenter à ce stade comme une partie centrale d’un tout constitué par l’ensemble de la gauche, se caractérise par un très grand éparpillement et ne paraît pas non plus en mesure d’exercer une pression suffisante susceptible d’influer sur le cours des choses.
Présenté de la sorte, le tableau est donc au prime abord peu reluisant. Cette réalité ne doit nullement être occultée ou travestie par des subterfuges peu convaincants. Mais il serait tout autant de mauvais aloi de verser dans une ambiance de sinistrose aggravée. La stratégie de la surenchère dans l’auto-flagellation en est une parmi d’autres couramment utilisée en politique, même si elle est souvent dépourvue à la fois de retenue et de sincérité. Elle s’inscrit en effet la plupart du temps dans une visée d’instrumentalisation à des fins bassement politiciennes au service d’arrière-pensées plus ou moins masquées. Ce ne sera pas notre optique, estimant que la tactique n’est pas la plus adaptée à la situation. Nous nous efforcerons de dire la vérité, rien que la vérité, ni plus ni moins.
Ce tableau, par conséquent sévère mais se défiant symétriquement de toute outrance, n’est au fond guère contesté par les principaux intéressés eux-mêmes, c’est-à-dire ceux qui militent de l’intérieur de la gauche, puisque ces derniers temps on assiste à la floraison d’une multitude d’appels ou d’initiatives appelant à un sursaut . Les termes utilisés faisaient montre pour l’occasion d’une certaine richesse lexicale : ils conviaient à refonder, rénover, recomposer, moderniser, reconstruire, rééquilibrer, restructurer, réorganiser la gauche. Autant de verbes qui semblent au premier abord témoigner d’un constat partagé, de préoccupations identiques et d’une même volonté de faire bouger les lignes, mais qui pour peu que l’on veuille se donner la peine de pousser plus avant l’investigation n’assignent absolument pas à la gauche des horizons communs.
L’emploi de tel verbe de préférence à tel autre n’est aucunement anodin : il dévoile bien souvent une grande diversité de perceptions de la gauche et par voie de conséquence des visées pas toujours compatibles entre elles. Cependant, même si des approfondissements seraient à la fois riches d’enseignements et certainement utiles, l’objet de notre réflexion n’a pas vocation à se cantonner à une controverse sémantique qui aurait toutes les chances de se révéler au final stérilisante en passant à côté de l’essentiel. L’enjeu ne consiste pas à déterminer le terme le plus approprié à caractériser la nécessaire entreprise que doit effectuer la gauche à très brève échéance.
▲ De profonds décalages
L’urgence de ce travail provient également de la persistance de profonds décalages qui mettent en exergue des contradictions frappantes. C’est ainsi qu’il ne fait guère de doutes qu’un projet véritablement alternatif est attendu avec impatience ou espéré avec force parmi une partie très importante de nos concitoyens, y compris ceux qui sont les moins politisés ou les moins engagés. Et pourtant ce projet là ne semble pas réellement émerger à l’heure actuelle, submergé certainement par l’idée ressassée à l’envi qu’il n’y aurait plus qu’une seule politique possible s’imposant de surcroît à l’instar d’une fatalité.
Dans le même ordre d’idées, on s’aperçoit que les idées portées par la gauche républicaine et sociale sont assez largement partagées au sein de l’opinion publique. Elles bénéficient d’un incontestable succès d’estime à telle enseigne qu’il n’est pas illusoire de penser qu’elles puissent servir de pivot à l’édification de ce projet alternatif de gauche. Mais cet accueil plutôt favorable ne rencontre pas un écho électoral en rapport pour ceux qui les portent, individus comme partis.
▲ Le postulat des trois gauches
Une dernière clarification introductive ne peut être éludée si l’on veut que nos propos se gardent de toute confusion. Elle a trait à la perception que nous avons des forces politiques en présence à gauche. Nous estimons d’abord que l’ensemble des formations politiques se situant à gauche ou s’en réclamant constituent un tout à appréhender dans sa globalité sans exclusive dogmatique prématurée . Nous considérons ensuite que ce tout s’organise en trois tendances dont il convient de faire émerger la singularité afin d’évaluer la contribution propre que chacune peut apporter à la cause commune . Il existe une gauche qualifiée de sociale-libérale (appelée aussi selon les cas gestionnaire, responsable ou de gouvernement même si la participation à l’exercice du pouvoir n’est pas automatiquement synonyme d’orientation sociale-libérale) et une gauche perçue comme radicale (nommée ou se nommant révolutionnaire, tribunicienne, gauchiste, gauche de la gauche, extrême-gauche etc…).
Ces deux sensibilités, la première plus raisonnable pour le meilleur comme pour le moins bon, la seconde plus « utopique » également pour le meilleur comme pour le moins bon, entretiennent des relations complexes et mouvantes, à tel point qu’elles peuvent successivement se stimuler, se rejeter, s’ignorer, s’entendre ou se combattre. Entre ces deux pôles, se situe un espace occupé par la gauche républicaine et sociale en position de trait d’union potentiel, à un carrefour à la fois stratégique et inconfortable. En effet, à partir de l’originalité de ses analyses et de son identité singulière, elle cherche à intégrer le meilleur des deux autres gauches, quitte à être accusée de n’en retenir que le plus mauvais… Ajoutons que chacune de ces trois gauches ne forme pas un bloc monolithique : elles sont bien évidemment traversées de contradictions et de divisions internes.
Ce postulat des trois gauches repose sur des clivages bien réels qui dépassent très largement les structures partidaires actuelles : nous ne cesserons de répéter que ces clivages ne séparent pas les partis entre eux, mais qu’au contraire ils sont visibles de façon très nette à l’intérieur de chacun d’entre eux. C’est ce qui en définitive en fait à la fois la complexité et l’intérêt : des possibilités de dialogue constructif existent en contredisant la thèse des cloisonnements étanches qui voueraient d’office à l’échec toute tentative de dépassement de ces approches politiques divergentes.
La réflexion à l’occasion de ce débat organisé à l’initiative de l’AGAUREPS-Prométhée s’est révélée d’une grande richesse par les opinions exprimées et les argumentations avancées. Les échanges se sont orientés dans quatre grandes directions. Les questions relatives aux contenus, aux structures, aux alliances et aux bases sociologiques sont étroitement imbriquées. En négliger une ou plusieurs conduirait à une vision tronquée de la réalité et réduirait la portée effective des raisonnements. Nous nous attacherons à retranscrire ici les principales orientations qui s’en sont dégagées.
I/ Les contenus
Rien de solide ni de durable ne peut se bâtir sans un effort soutenu et sans cesse renouvelé de réflexion sur les contenus à promouvoir. A gauche, on milite par tradition pour des causes, alors qu’ailleurs on le fait peut-être davantage pour des intérêts dont certains sont particuliers.
▲ La marque de l’identité singulière de la gauche républicaine et sociale
Le contenu, c’est la raison d’être et d’agir en politique. C’est ce qui confère à la mouvance de gauche républicaine et sociale son identité et constitue sa marque de fabrique qui la distingue à coup sûr dans la grande mêlée politique. Elle y est viscéralement attachée, franchement sourcilleuse, au point d’en faire des casus belli pour peu que l’essentiel soit mis en cause.
La liste serait longue si l’on voulait en dresser ici un inventaire visant à l’exhaustivité. Ce n’est pas l’objectif de l’exercice auquel nous sommes censés nous livrer dans ces quelques lignes. La finalité n’est pas en effet d’aboutir à un programme complet prêt à l’emploi dans le cadre d’une future campagne, d’autant plus que l’AGAUREPS-Prométhée a déjà réalisé au cours des années passées un travail en profondeur sur ces questions sur lequel elle peut prendre appui. Pour preuve, des références à ces textes seront d’ailleurs abondamment fournies en guise d’invitation à opérer des approfondissements.
Afin d’éviter la fâcheuse impression d’un catalogue interminable, il conviendra plutôt dans un souci pédagogique d’articuler les nombreux éléments autour de grandes catégories structurantes. La gauche républicaine et sociale cherche à orienter prioritairement son action en direction de deux axes majeurs : la réaffirmation de l’exigence républicaine et le maintien de l’ambition de transformation sociale. C’est sur ces piliers que repose cette mouvance. Les deux ne vont pas automatiquement de paire pour des pans entiers de la gauche. Il est assez courant d’en privilégier un au détriment de l’autre ou d’en méconnaître les fondements essentiels. La théorie des trois gauches révèle à cet instant toute sa pertinence. C’est ainsi que la gauche radicale n’est pas toujours au clair sur ce qui constitue l’exigence républicaine, concept qui peut même lui être franchement étranger. La gauche sociale-libérale a pu de la même sorte renoncer à transformer la société : en acceptant l’économie de marché, elle s’est résignée à accompagner le cours de la mondialisation sans en remettre en cause la nature même.
▲ L’exigence républicaine
Quelques données opportunément choisies peuvent en fournir un aperçu révélateur. Ce qu’il est coutume d’appeler exigence républicaine se fonde sur des valeurs et une conception de la société. Elle ne peut en effet être réduite à un simple cadre institutionnel, sauf à vouloir en donner délibérément à des fins partisanes une vision rabougrie et dépréciative. Parmi les valeurs, se place au premier rang la laïcité. Elle présente le paradoxe d’être largement reconnue comme un principe fondamental mais souvent contournée du fait de sa mauvaise compréhension. Les attaques se font rarement de manière frontale, mais très souvent insidieusement. Il est consternant de constater que certains à gauche la réduisent au mieux à la simple séparation des Eglises et de l’Etat et ne l’envisagent que dans le cadre scolaire, qui plus est de manière extrêmement restrictive et équivoque. Ils ne s’aperçoivent pas qu’elle constitue au contraire un moyen d’organisation de l’ensemble de la société . La laïcité n’est nullement négociable même par le biais de confusions avec la notion de tolérance ou de concepts fumeux comme celui de « laïcité ouverte ».
L’exigence républicaine révèle en creux par ailleurs une conception de l’intérêt général qui dépasse la simple addition des intérêts particuliers. Dans cette optique une très grande importance est accordée au rôle que doivent tenir les services publics dans la préservation de cet intérêt général et de sa mise à disposition du plus nombre. Les principes qui sous-tendent les services publics à la française (égalité d’accès, continuité territoriale, monopole d’Etat, péréquation) mériteraient de recevoir pleine valeur constitutionnelle pour les effets structurants qu’ils apportent au vivre-ensemble . Les solutions intermédiaires du style délégation à des entreprises privées de missions de services publics, ouverture aux capitaux privés, services d’intérêt économique général à la mode de la Commission de Bruxelles appelés SIEG contreviennent gravement à cet idéal et ne sauraient être en conséquence retenues par un projet de gauche fidèle à son patrimoine historique .
La prégnance de l’exigence républicaine puise ces sources aux relations séculaires particulières que République, démocratie et gauche ont nouées. Une des spécificités de la France, c’est que la gauche est née de l’adhésion à la République. Dans le prolongement de cette rupture radicale nullement observable dans le reste de l’Europe, la République a ensuite offert le cadre quasiment exclusif à la construction de longue haleine d’un régime démocratique. L’élargissement de la démocratie s’est effectué de manière prioritaire contre les ennemis de la gauche et de la République (journées révolutionnaires de 1830 et de 1848, tentative avortée de la Commune, affaire Dreyfus, Front populaire, programme du Conseil national de la Résistance à la Libération). La gauche est républicaine en France ou n’est pas.
▲ L’ambition de transformation sociale
L’ambition de transformation sociale touche aux structures mêmes de l’économie, c’est-à-dire au système de production et au mode de répartition des richesses. A ce propos, nous estimons que toute tentative de distinction entre économie de marché, qui serait acceptée bon gré mal gré, et société de marché, qui serait elle récusée du moins verbalement, nous apparaît comme totalement factice et dilatoire . La société de marché est la conséquence logique du triomphe sous une forme ou une autre de l’économie de marché et conduit in fine au démantèlement de l’exigence républicaine et au renoncement à procéder à la transformation sociale.
Afin de ne pas sombrer dans le registre de la gesticulation et de l’incantation, nous ne pouvons faire l’économie d’une réflexion visant à démonter les mécanismes de la forme nouvelle du capitalisme financiarisé et globalisé qui a pris le nom de mondialisation néo-libérale . Il s’agit d’un préalable à la détermination des marges de manœuvre et des leviers d’action dont un éventuel gouvernement de gauche animé de ces intentions pourrait réellement disposer.
Cela passe nécessairement par l’obligation de faire sauter un premier verrou qui en l’état annihilerait une grande partie des mesures à prendre. Le cadre défini par les institutions européennes (Commission de Bruxelles, Banque centrale européenne, dogme de la concurrence libre et non faussée, directives de libéralisation, critères de convergences de Maastricht etc…) et internationales (OMC et FMI dirigés n’est-il pas neutre de le rappeler par des socialistes français ou du moins des personnes encartées au parti socialiste français) ne sont pas compatibles avec un projet de transformation sociale conforme à l’idéal de gauche . Leur fonction consiste à rendre inopérant un éventuel programme alternatif à la mondialisation, montrant par cette occasion que le TINA thatchérien (there is no alternative) relevait davantage d’un plan concerté mû par sa propre cohérence plutôt que d’un slogan prononcé à l’emporte-pièce.
Les marges de manœuvre dépendent en grande partie des moyens financiers utilisables, les intentions les plus louables du monde pouvant difficilement se passer du nerf de la guerre. La fiscalité a pour tâche d’y pourvoir. Les marges de manœuvre seront octroyées par un système fiscal s’appuyant sur les principes d’universalité et de redistribution. Universalité quant aux revenus à taxer, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui : trop de revenus boursiers, d’investissements purement spéculatifs ou de dividendes captés par les actionnaires bénéficient d’exonérations indues. Redistribution, car l’impôt doit avoir pour finalité de réduire les écarts de richesse générés par la compétition économique. Il faut constamment garder présent à l’esprit qu’en vingt ans dix points de la richesse nationale ont été transférés des revenus du travail en direction des revenus du capital.
Nous restons intimement persuadés que l’Etat peut encore beaucoup, à la condition bien entendu que les personnes en charge de parler et d’agir en son nom soient réellement animées d’une détermination sincère à modifier les choses en profondeur. Les marges de manœuvre se sont amenuisées en proportion du retrait généralisé de la puissance publique dans le fonctionnement du système économique au profit de la loi du marché, retrait orchestré par de puissants lobbies et des institutions supranationales avec le concours au moins passif de gouvernements qui ont accepté de se faire dessaisir en toute conscience de leurs prérogatives en la matière. Les pouvoirs publics constituent des acteurs économiques dont le rôle est à reconsidérer à l’aide d’un réexamen critique des postulats libéraux qui n’ont conduit qu’à une crise systémique quasiment permanente.
▲ Pour la reconquête d’une hégémonie culturelle
A travers l’examen de la question du contenu, on peut s’apercevoir aisément que l’enjeu réside également dans la manière de diffuser le plus largement possible ces idées au sein de la population. Il ne s’agit pas que d’un problème d’élaboration programmatique ou de formulation purement formelle, mais d’un combat de fond à mener qui passe par la reconquête de l’hégémonie culturelle perdue par la gauche consécutivement à l’offensive menée par les libéraux au cours des années 1970 et 1980. Leur travail de sape a malheureusement porté ses fruits. Certaines idées, à force d’être ressassées, ont fini par être communément admises à l’égal d’évidences dispensées de mise en débat contradictoire. Des théories partisanes ont en effet été présentées comme des vérités tombant sous le sens. La mue a achevé de s’inscrire dans les esprits dès lors que tout un pan de la gauche s’est rallié à ces théories. Ainsi, Bill Clinton puis Anthony Blair (via Anthony Giddens) ont-ils définitivement fait basculer une certaine gauche dans une illusoire troisième voie qui n’était en réalité rien moins que le chemin tracé dans les années 1950 par Hayek, Friedmann et l’école libérale de Chicago. Il s’agit désormais d’inverser des tendances, et rien n’est gagné d’avance. Nous prendrons trois exemples de combats emblématiques à mener en vue de la reconquête d’une hégémonie culturelle.
En dehors de discours théoriques n’engageant à rien, il est loin d’être acquis que la mixité sociale soit dans ses incidences quotidiennes véritablement acceptée et partagée. Il n’y a qu’à observer les pratiques d’évitement social en vigueur pour le choix du logement ou de l’école de ses enfants pour s’en persuader. Elles sont même l’œuvre de personnes bien intentionnées aux discours généreux et compassionnels nourris de convictions supposées fortes. La fonction de redistribution des richesses de l’impôt est de plus en plus sujette à caution . Les arguments employés pour délégitimer l’impôt sont particulièrement hétéroclites, allant de l’invocation de l’équité rebaptisée à peu de frais égalité pour stigmatiser les catégories populaires accusées de ne pas en payer suffisamment (et pour cause !) à l’instrumentalisation de l’exaspération de classes moyennes animées du sentiment d’une pression fiscale excessive en passant par la vulgarisation de théories pourtant jamais démontrées dans les faits comme la courbe de Laffer (le fameux « trop d’impôt tue l’impôt ») ou le retour mécaniquement massif d’exilés fiscaux en cas de mise en place de bouclier fiscal. La situation en devient ubuesque au point que des représentants des classes pauvres ou moyennes préconisent des mesures qui, si elles étaient appliquées, ne bénéficieraient qu’aux catégories les plus aisées, et certainement pas à eux.
Le principe de péréquation serait allègrement battu en brèche si le libre choix était donné dans le cadre d’une concurrence échevelée. Garante de la solidarité, la péréquation exige en réalité une mise à distance des intérêts individuels : elle stipule que certains acceptent de payer en certaines occasions un peu plus qu’ils ne pourraient le faire pour que d’autres déboursent en des circonstances différentes moins qu’ils ne devraient l’effectuer. Par exemple, pourquoi l’électricité fournie à des coûts plus élevés aux campagnes isolées serait-elle au même prix que celle des quartiers des grandes villes qui la reçoivent à moindre frais ? Pourquoi le timbre de la lettre distribuée par le facteur de Neuilly serait au même niveau que celui collé sur le courrier reçu au plateau du Larzac ? En aucun cas au nom de la loi du marché, mais bien en vertu du principe de solidarité dont la péréquation est l’outil de mise en application. En des périodes de pouvoir d’achat en berne et d’individualisme croissant, il n’est pas certain que des envies de s’exonérer à la carte du principe de péréquation ne se développent et battent en brèche en pleine conscience la solidarité la plus élémentaire.
On voit par ces exemples choisis qu’un travail d’éducation populaire est absolument nécessaire si l’on veut travailler avec ardeur et efficacité à la nécessaire reconquête d’une hégémonie culturelle. Des éléments de réflexion concernant ce travail de persuasion seront apportés dans la quatrième partie consacrée à la conquête de bases sociologiques.
II/ Les structures
Une fois mises au clair les idées que l’on s’engage à promouvoir, il est nécessaire d’avoir à sa disposition des outils efficaces susceptibles de les véhiculer, de les diffuser puis de les mettre concrètement en application. La gauche républicaine et sociale dans sa diversité en manque cruellement, ce qui explique en grande partie les décalages constatés entre la force de ses idées et la modestie de son poids électoral.
▲ La nécessité de structures adaptées à l’enjeu
Pour y remédier cela passe notamment par la construction de structures politiques qui n’existent pas pour l’heure. Le constat est sans ambages et cruel : le trop grand émiettement des structures existantes à ce jour représente un lourd handicap pour la mouvance de gauche républicaine et sociale. Cet examen critique doit nécessairement s’appliquer de la même manière aux structures des autres composantes de l’ensemble de la gauche : des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour proclamer de façon concordante, non sans quelque exagération parfois, l’obsolescence manifeste de ces structures. La préservation de petits prés carrés, la régularité de succès électoraux de dimension locale ou la perspective d’alternances quasi mécaniques ne sauraient être des gages de bonne santé.
Avant d’entrer dans le champ des propositions, il semble utile de récuser les fausses bonnes solutions dont certains pourraient se contenter. Nous trouvons parfaitement dérisoire la croyance de certaines formations politiques voulant se persuader qu’elles peuvent réaliser l’opération de rénovation en construisant principalement autour d’elles-mêmes, qui plus est en élargissant de manière notoirement réduite leurs bases. Il y a une immodestie ou un autisme particulièrement confondants et malvenus. Tout aussi invalide et voué à la stérilité est le refus de principe d’envisager des alliances dans le champ électoral en vue de gouverner une fois le moment venu. C’est tromper les attentes exprimées par de nombreux citoyens qui escomptent des améliorations concrètes le plus vite possible sans attendre de passer obligatoirement par la case révolution. Cette stratégie du « tout et tout seul ou rien » et du « avec des semblables sinon avec personne » n’est guère défendable. Le NPA ou nouveau parti anticapitaliste que la LCR envisage de porter sur les fonts baptismaux entre à notre avis dans cette catégorie. L’existence d’un leader charismatique et parfois brillant invite à penser que ce NPA pourra s’inscrire dans la durée. Mais en élargissant l’analyse aux perspectives de l’ensemble de la gauche, il y a tout lieu de penser que cette option se révélera au final être une impasse : la solution ne réside pas dans l’émergence d’une simple force contestation supplémentaire n’offrant que des débouchés stériles.
L’attitude du parti qui se sait incontournable pour une éventuelle réussite d’une entreprise de ce genre est également très sujette à caution. Une forme d’arrogance que lui confère sa position majoritaire et centrale au sein de l’échiquier politique à gauche peut conduire à des blocages et à des immobilismes regrettables. Puisqu’il est inutile de masquer que ces remarques visent le parti socialiste, il est cependant indispensable de procéder à quelques clarifications le concernant afin de dissiper toutes formes de malentendus. Les choses devront se faire contre l’orientation d’essence sociale-libérale de la majorité de la direction du parti socialiste, et contre les menées de l’ancienne candidate à la présidentielle car il serait véritablement ubuesque qu’elle puisse se targuer de prendre en charge la rénovation de sa formation et de la gauche au regard des orientations programmatiques qui sont le siennes. Mais il convient d’affirmer parallèlement avec au moins autant de force que rien ne pourra se construire à long terme sans la participation active de nombreux socialistes. Mieux encore, il serait nécessaire de détacher un pan entier du parti socialiste constitué d’éléments ne se reconnaissant absolument pas dans l’orientation sociale-libérale de la direction. C’est à cette seule condition que la construction pourra prétendre à une visée majoritaire au sein de la gauche dans un premier temps, parmi l’ensemble de la population dans un second temps.
Penser pouvoir régler une partie de ces problèmes pendants par l’organisation de primaires de l’ensemble la gauche, en reprenant des formules expérimentées ailleurs, que ce soit en Italie ou aux Etats-unis, équivaudrait à notre sens à se fourvoyer. L’adoption d’une telle démarche renforcerait puissamment la tendance déjà à l’œuvre de personnalisation des campagnes électorales. Les enjeux en terme de programme seraient vite éclipsés par les impératifs d’apparence et d’image. Une certaine forme de marketing politique prendrait définitivement le dessus sur les débats relatifs aux contenus. L’organisation de primaires reléguerait au second plan le travail pourtant indispensable d’élaboration d’un programme véritablement alternatif et conforterait au final un bipartisme réducteur. Au mieux, la stratégie des primaires peut déboucher sur la formation d’un grand parti de la gauche mais dont on peut légitimement douter de la capacité à porter un projet réellement alternatif pour l’ensemble de la gauche. Ce parti là servirait à valider les renoncements idéologiques en cours et à perpétuer des postures. Ce n’est clairement pas notre horizon.
▲ La nature des structures
La gauche républicaine et sociale aurait tout à gagner à disposer enfin d’une structure en adéquation avec ses ambitions. Il est évident que si tel était le cas, elle pourrait œuvrer plus facilement, plus largement et avec un poids décuplé à la recomposition de la gauche. Cette dernière en bénéficierait en effet dans son ensemble avec le choix entre d’une part la création, non pas ex nihilo car ce serait faire injure à son patrimoine et à son passé, de structures nouvelles, et d’autre part l’adaptation de l’existant.
La ou les structures que nous appelons de nos vœux, sans présager à ce stade du nombre même si nous souhaitons que la plus grande unité y préside, doivent en préalable à leur conception répondre à quelques interrogations fondamentales pour lesquelles les certitudes ne sont nullement assurées. Tout au plus convictions et hypothèses essaient de cohabiter du mieux possible.
La nature même des structures est loin d’être déterminée. On pense naturellement en de telles circonstances en première analyse à l’option d’un parti politique dans ce qu’il y a de plus classique. C’est l’hypothèse la plus courante qui vienne spontanément à l’esprit. Mais c’est sûrement aussi la plus compliquée. La dualité de choix indiquée précédemment conserve toute sa validité. L’opération peut s’effectuer à partir de formations politiques déjà existantes qu’il faudrait incontestablement rénover. Cela peut se faire à partir de la création d’un nouveau parti dont le fonctionnement resterait cependant à préciser, voire à inventer de fond en comble. Le chemin risque de se révéler long et la pente raide : chacun sait que l’unité est un combat.
Il ne s’agit pas de la seule option pouvant être requise afin de parvenir à ses fins. La pratique des collectifs s’est révélée à la fois enrichissante et décevante. Enrichissante car elle a permis à des personnes d’horizons différents et de cultures politiques variées d’enclencher un dialogue toujours inédit et souvent fécond. Ce fut le cas principalement des collectifs unitaires mis en place pour la campagne en faveur d’un non de gauche à l’occasion du référendum portant sur le traité constitutionnel européen qui a vu la victoire des « nonistes » le 29 mai 2005 . Ce fut un peu moins le cas des collectifs constitués pour des causes ponctuelles ou uniques (santé, mobilisation pour la défense d’un service public, sécurité sociale etc…) qui ne cherchèrent que rarement à mettre en valeur l’articulation potentielle entre luttes sociales et débouchés politiques. Décevante car tous ces collectifs n’ont pas été en capacité d’amorcer un processus de transcription dans le champ des structures politiques ou dans le domaine électoral cette forme de militantisme prometteuse. Au grand désappointement de très nombreux militants…
Les espaces de rencontre et de confrontation de ces militants provenant d’horizons divers peuvent prendre des formes variables. Le format de forums, d’assisses ou d’états généraux connaissent effectivement un net regain d’intérêt. Peut-être gagneraient-ils à aller plus loin que le simple énoncé des questions qui fâchent : la finalité consiste à tenter de dépasser les désaccords de fond, pas de les occulter. Ce genre de rendez-vous ne peut être considéré comme une fin en soi : leur efficacité dépend en fait des prolongements qui peuvent leur être donnés.
Le lancement d’appels à signer constitue un autre moyen de bousculer les habitudes afin de tenter d’amorcer des dynamiques de rassemblement. La vertu de l’appel est sans nul doute la transparence caractéristique de toute initiative publique, en dépit d’arrière-pensées qui subsistent à l’occasion. Le talon d’Achille de ce mode d’expression réside par contre dans la récurrence qui année après année tend à leur faire perdre de la valeur et minimise leur impact. Le dernier en date sort certainement du lot et a d’ailleurs été reçu bien plus qu’un simple appel de plus au vu du nombre de signatures recueillies dès les jours qui ont suivi sa parution. Il s’agit de l’appel diffusé par l’hebdomadaire Politis et intitulé « L’alternative à gauche, organisons-là ! ». En dépit de ces promesses encourageantes, l’appel n’a cependant pas été épargné par certains débats stériles malheureusement traditionnels : l’opposition dépassée et contreproductive entre organisations et individus, le slogan récurrent mais vide de sens opératoire de « faire de la politique autrement » qui se traduit par des pratiques pourtant peu reluisantes, des interprétations pour le moins étonnantes et restrictives quant à l’espace idéologique et militant que cet appel serait censé circonscrire. Il lui faudra trouver rapidement son centre de gravité s'il souhaite pouvoir enclencher une dynamique, seule à même de préfigurer quoi que ce soit.
▲ L’arc et de le centre de gravité
L’arc et le centre de gravité des éventuels rassemblements, quelle que soit la nature de la structure retenue, sont des éléments à peser soigneusement dans un esprit de conséquence et d’efficacité. L’arc de cette construction doit être le plus large possible sans esprit d’exclusive. Il est évident, et il est impératif de le répéter inlassablement, que l’objectif consiste à créer les conditions réelles d’un rassemblement à vocation majoritaire. Il ne s’agit pas de se livrer pour un quelconque plaisir personnel à une énième posture de témoignage et de contestation dont la beauté du geste n’aurait d’égale que la stérilité. Pour autant, rassembler pour rassembler au nom d’une unité mal conçue ne peut que conduire à des impasses génératrices de désillusions : il est tout aussi primordial qu’une certaine cohérence idéologique et d’action soit préservée. Ce qui est gagné en amplitude de rassemblement ne saurait être grignoté en cohérence. Et cette dernière ne doit pas correspondre au plus petit dénominateur commun sans quoi l’édifice se révélera à l’usage bien fragile.
L’arc de rassemblement doit donc être vaste. Il doit intégrer en son sein des représentants de la majeure partie des courants de pensée politique qui ont chacun apporté en fonction de leurs sensibilités et de leurs préoccupations une contribution à la gauche française. Les familles socialiste, communiste, républicaine, trotskyste, écologiste et altermondialiste y ont toute leur place. La synthèse, si tant que ce mot n’ait pas été dévoyé, ne sera pas chose aisée sans relever pour autant de la quadrature du cercle. Il ne s’agit pas forcément d’une mission impossible. La synthèse ne pourra s’effectuer en fin de compte que sur des bases « jaurésiennes », c’est-à-dire par la conciliation des espérances socialistes et républicaines au sens étymologique des termes.
Il serait opportun qu’une place soit réservée à des cultures militantes qui ont eu tendance à diverger au cours des dernières décennies, celles qui s’exercent dans les associations au même titre que celles qui prédominent dans les partis politiques. Il ne faut pas non plus se priver de l’expérience de militants formés dans le cadre syndical dont l’apport peut se révéler considérable, même si une interprétation perçue comme rigoriste de la charte d’Amiens a tendance à les éloigner du champ politique. La question syndicale mériterait sans aucun doute de plus amples développements strictement autonomes.
La cohérence et donc la viabilité de la construction dépendront essentiellement de l’endroit où se situera le centre de gravité du rassemblement. Il est à craindre qu’il puisse pencher vers un des deux pôles de gauche évoqués dès le début, à savoir le pôle social-libéral et le pôle radical, au risque de donner naissance à un outil mal façonné. Le point d’équilibre est à rechercher à proximité du champ d’action de la gauche républicaine et sociale dont la vocation est de jouer un rôle de trait d’union. La synthèse jaurésienne représente à cet égard un antidote à un rassemblement pouvant apparaître bancal. La finalité est bien de construire une structure pour une force de gauche qui soit réellement de gauche, pas d’en créer une qui se situerait à la gauche de gauche ou à l’extrême gauche. Dissipons sans ambiguïté tout malentendu : l’effort doit porter sur la gauche, en aucun cas ailleurs ! A gauche de la gauche, est-ce encore la gauche ? Sûrement pas une gauche à visée majoritaire…
▲ Rythme et articulation de la construction
Le rythme de construction de ces structures reste en débat, faute d’unanimité. A cet égard, deux écoles s’affrontent. Pour certains, on n’a que trop perdu de temps et l’urgence commande à s’atteler à la tâche au plus vite. Pour d’autres, il convient de ne pas confondre vitesse et précipitation. Le rythme à adopter dépend pour partie du degré de décomposition dans lequel serait censée se trouver la gauche. Il faut agir avant qu’un stade avancé de décomposition ne soit atteint, sans quoi les chances de réussite seraient compromises. Bâtir sur des ruines ne donne jamais des fondations solides. On peut estimer au contraire que la réussite de cette difficile entreprise est conditionnée à un haut degré de mobilisation qui ne pourra se réaliser que si un niveau de décomposition élevé en favorise l’indispensable prise de conscience. C’est uniquement à ce prix que les uns et les autres abandonneraient leurs égoïsmes de chapelles qui ont jusqu’à présent créé des blocages insurmontables.
Que l’on fasse sienne l’une ou l’autre de ces thèses ne change finalement que peu de choses à l’affaire. Les problématiques ne varient pas vraiment et les écueils à éviter sont globalement les mêmes. L’appréhension de gâcher une chance historique est omniprésente dans les esprits, dont beaucoup restent marqués par les cafouillages qui ont accompagné l’après 29 mai 2005. Il est en effet communément admis que l’Histoire repasse rarement les plats. D’une manière peu ou prou identique, beaucoup sont dans l’attente de la meilleure fenêtre de tir possible, persuadés qu’il s’agit « d’un fusil à un coup » dont l’opération de rechargement en cas d’échec ne pourrait s’effectuer avant longtemps.
Le moyen de minimiser ces risques d’un échec dont on sait qu’il pourrait lourdement engager l’avenir consiste peut-être à trouver l’articulation adéquate entre la nature des structures et le rythme de leur mise en place. Le format initial d’une confédération de différentes composantes de la gauche offre l’avantage d’une solution plus souple et certainement transitoire, en tout cas moins brutale. L’inconvénient de cette option réside dans le flou potentiel des structures confédératives qui ont assez généralement peiné à impulser des dynamiques fertiles. Ceci étant, le calendrier électoral est, contrairement aux expériences passées, plutôt favorable à l'émergence d'une force qui reposerait sur de telles structures. Les élections européennes de 2009 et régionales de 2010 ont en effet lieu au scrutin proportionnel, lequel pourrait permettre à chacun de se sentir représenté. La dynamique aidant, on peut espérer que les spécificités de chacun puissent alors progressivement trouver leur place (mais sans nécessairement perdre son identité) au sein de la confédération.
En tout état de cause, il peut paraître cependant malaisé et hasardeux de prévoir un calendrier qui permettrait de déterminer le timing du travail à effectuer. En l'état actuel des choses et face à une droite « dure », ce sont aussi et avant tout la colère et les mobilisations sociales qui peuvent être l'élément déclencheur d'une dynamique. L’urgence peut émerger des mauvais coups qu’une droite décomplexée ne cesse de porter au pacte républicain et social issu de combats séculaires. Encore faut-il pour cela que la gauche soit prête à traduire politiquement ces mouvements sociaux.
L'autre élément déclencheur pourrait bien sûr être l'arrivée des congrès de l’automne pour le PS, le PCF, les Verts et la LCR/NPA. Plus encore que le congrès en lui-même, ce sont les clarifications qu’ils imposeront aux nouvelles directions qui risquent d'être déterminantes. Comment réagiront en effet celles et ceux pour qui socialisme, classe ouvrière et transformation sociale ne sont pas de vains mots s’ils constatent début novembre que le parti socialiste a achevé sa mue en parti démocrate à l’américaine, avec toutes les conséquences que cela engendre ? Comment réagiront les camarades communistes qui espèrent faire vivre ce noble idéal si leur parti, par ses choix, s’interdit de peser à l'avenir sur tout scrutin national ? Comment réagiront les écologistes de gauche à l’alliance des extrêmes Bové-Cohn-Bendit ? Comment réagiront enfin les trotskystes convaincus face à la dérive anarcho-libertaire auto-proclamée de leur leader ? Les semaines à venir seront déterminantes. Pour emporter l’adhésion du plus grand nombre, mais aussi permettre à ceux qui ont des convergences de vue d’avancer conjointement, la mise en place d’un front pourrait s’avérer un outil efficace à la condition que celui-ci respecte les rythmes et les temps de chacun.
Pour la gauche républicaine et sociale, se pose la question de savoir l’ordre dans lequel doit se réaliser la démarche. Il s’agit de savoir s’il est préférable qu’elle s’organise préalablement à un niveau suffisant avant de s’investir au sein de l’ensemble de la gauche. Doit-elle prendre des précautions organisationnelles afin de pouvoir influer réellement tant dans le processus que sur les contenus ou au contraire peut-elle se contenter de faire confiance à sa traditionnelle stratégie d’influence qui a donné des résultats mitigés ? Il peut certes se révéler pour la gauche républicaine et sociale au moins aussi ardu de réunir ses nombreuses chapelles témoignages vivants à la fois de sa constante atomisation et de la vitalité du débat d’idées que de participer avec plus ou moins de bonheur à une construction d’ensemble. Les egos de personnes et le culte du chef expliquent en grande partie la réalité de chapellisation qui caractérise la gauche républicaine et sociale. Faire l’inverse, c’est-à-dire commencer par ce qui pourrait logiquement être considéré comme l’aboutissement de la démarche, obligera peut-être la gauche républicaine et sociale à s’unir afin de ne pas être totalement absorbée et inaudible dans la nouvelle construction. Ce pari là semble tout de même particulièrement aléatoire et risqué.
Commencer par rapprocher les diverses composantes républicaines et sociales de la gauche avant de poursuivre la même opération pour la plus grande partie de la gauche aurait l'avantage de donner plus de poids et de place à nos idées. Car la gauche républicaine et sociale n’a en effet rien à attendre, surtout pas de cadeaux, de ses autres partenaires de gauche pouvant être intéressés par ce type de démarche. Mais il se peut aussi que la gauche républicaine et sociale doive composer avec les réalités politiques du moment qui constituent autant de contraintes dont il est difficile de s’affranchir pleinement. L’état d’atomisation dans lequel elle se trouve est à même de rendre illusoire la possibilité d’un regroupement de quelque ampleur que ce soit. Evidemment, nous le regrettons, et œuvrons avec ténacité pour inverser la tendance. Mais nous ne tomberons pas dans le déni de réalité : s’il faut en prendre acte, nous le ferons, même à contrecœur. Il est parfaitement recevable de considérer que la fenêtre de tir favorable pour entreprendre une action s’adressant à l’ensemble de la gauche se situe dans les six mois à venir. Si la gauche républicaine ne veut pas faire l’impasse sur l’étape préalable d’un travail de rassemblement interne, elle doit mettre celui-ci en œuvre dès à présent. Le rythme du temps politique est souvent imposé et subi, rarement maîtrisé. Il convient alors de s’adapter aux circonstances si l’on veut éviter qu’elles ne vous bousculent un peu rudement.
Nous devrons dans ce cas faire confiance à la force propulsive de nos idées ainsi qu’à la puissance de conviction que nous mettrons à les porter pour qu’elles diffusent largement au sein d'un tel regroupement. De ce point de vue, les expériences récentes ont prouvé que l’on pouvait remettre au cœur de la gauche des idées comme la souveraineté populaire, à laquelle nous sommes si fortement attachés, pour peu qu’on s’en donne la peine et qu’on ait le courage de les porter.
▲ L’actualité des précédents historiques
S’il est totalement illusoire de croire que l’Histoire puisse se rééditer, il n’en reste pas moins vrai que les événements du passé peuvent fournir des leçons riches d’enseignements. Plusieurs références historiques ne sont pas à négliger. Il se peut que ce dont ait besoin la gauche soit de refaire un congrès de Tours à l’envers pour renouer avec une situation où la synthèse jaurésienne n’avait pas été trop puissamment ébréchée. On peut également lorgner en direction de la formule qui avait conduit à la victoire du Front populaire, fruit d’une alliance électorale fondée sur un programme qui fut assez bien respecté dans le cadre de l’exercice du pouvoir, à tel point que ce court moment historique d’à peine plus d’une année a durablement marqué les consciences collectives. Le cycle ouvert lors du congrès d’Epinay en 1971 avec la fondation du parti socialiste en lieu et place de la vielle SFIO s’est à l’évidence refermé en ce début de XXI° siècle. Refaire à l’identique ce qui s’est déroulé à un moment ou un autre n’aurait pas de sens, mais les inspirations qui avaient présidé aux opérations doivent parfois subsister.
L’invocation de ces précédents historiques incite à remonter plus loin en allant jusqu’à la réunification des socialistes avec la création de la SFIO en 1905. Il n’avait été guère commode de faire cohabiter de très nombreuses sensibilités socialistes habituées à se déchirer à propos de querelles doctrinales. L’actuel parti socialiste est sans aucun doute tiraillé par autant de dissensions entre des gens assez dissemblables. Ces remarques nous interpellent au premier degré et nous poussent à nous demander si la construction de cette structure pourrait se réaliser à l’intérieur du parti socialiste ou fatalement en dehors de celui-ci. Des initiatives du moment présent recoupent grosso modo les deux données de cette alternative. Les promoteurs de l’opération Gauche Avenir semblent estimer que ce soit de l’intérieur du parti socialiste que l’on puisse faire bouger les lignes dans le but de parvenir à l’objectif recherché. Les partisans d’une formule inspirée de la gauche allemande qui a donné Die Linke se sont fait une raison : c’est de l’extérieur que la rénovation et le ressourcement d’une gauche de transformation viendront tant la parti socialiste leur apparaît sclérosé dans son fonctionnement et gangrené par l’acceptation du libéralisme économique. La logique sous-tendue par Gauche Avenir se concrétiserait par l’apparition d’un nouveau cadre de toute la gauche qui, via un gauchissement venu de l’extérieur mais se diffusant ensuite au sein du parti socialiste, ferait basculer plus à gauche le centre de gravité de toute la gauche. Celle induite par une formule se rapprochant du Die Linke allemand conduirait à l’émergence d’une nouvelle force de gauche concurremment au parti socialiste, force qui du fait de sa simple émergence pousserait l’actuel parti majoritaire de la gauche à retrouver le chemin de la transformation sociale et à se repositionner en conséquence. En définitive, les choix diffèrent en fonction de la lecture qui est faite de la situation du parti socialiste et de la capacité qu’il pourrait y avoir à le faire évoluer.
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